UN MIROIR AUX ALOUETTES
Essai
Chemin faisant des passagers...
Entre-deux (le pas suspendu de la cigogne)
Frontières / Banlieues (zones, marges, lisières, parages)
Aller simple
Errances (exilés, apatrides, à la recherche du temps perdu))
Destinerrance / Intercalaire (vertige et nostalgie)
Gares (départs, arrivées, escales)
Promenade (flânerie, vagabondage, cavalcade, envolée, galop)
Passage (air de repos, relais)
Odyssée (archipel, îles)
Ouverture (écluse, petit combat pour l’accès à la mer)
Traces (reporter, point de vue)
Traversées (passages, croisement)
... de voyage (nécessaire, regard, valise, panorama)
Sur la route / On the road (beat generation, tandem)
Cambuse (tour d’ivoire, angle mort, voyage immobile)
Lecture première
Quel regard le voy(ag)eur pose t-il sur ce qu’il voit, si ce n’est celui, double, du départ et de l’arrivée. Indéfiniment double, alimenté et alourdi qu’il est, par tant de chemin parcouru, par tant de points d’intersection que la rencontre du temps et de l’espace lui offrent. Les fruits, que tel le nomade préhistorique ramasse en passant, sont comme des photos qu’aujourd’hui on prend pour permettre au lieu de se faire mémoire d’image, à l’instant de devenir durée de souvenir. Assis éphémèrement à de tels croisements définitifs, il, elle a nécessairement l’œil vagabond, libre. Et double.
Pamela Trendt est « regardante » par choix, donc par nécessité. Sa traversée du « rideau de fer », du couloir, est toute proche de celle mythique, du miroir. A ceci près que la porte d’entrée s’est, entre-temps, effacée, et avec elle l’obstacle qui l’obturait, si bien que ses retours vers le point de départ, la maison en l’occurrence, n’arrivent plus à se charger ni de tragédie ni de nostalgie, faisant d’elle une nomade sans chemin en quelque sorte, partant d’un point a vers un autre point a, comme si partir et arriver se sup(er)posaient. La voilà, faisant le guet, juchée sur un point double, avec deux temps, deux lieux, deux langues, et un double regard.
Deux est donc un minimum pour celle qui, comme Ulysse, a fait un long ou court voyage. Mais deux, n’est-ce pas aussi le nombre le plus cruel ? Le nombre qui met de la distance dans les choses ? Qui condamne à l’éternel aller-retour ? Et pourquoi doit-il mettre deux langues dans la bouche de qui se déplace ? Faut-il vraiment à tout prix, quand le miroir a disparu, garder une trace de la traversée ? Comme s’il s’agissait de forcer le passeur à jouer au clandestin, à l’exilé.
Et quand je dis jouer, je me réfère au « théâtre ». Or la « scène » qui, devant Pamela Trendt, se dresse, ce que notre passage lui montre, est, contrairement à celle qu’elle a laissé derrière elle, encore vierge en quelque sorte. Donc, « jouée »... fabriquée.
Comme si personne ne l’avait encore regardé.
Comme si personne n’avait encore osé poser un vrai regard sur elle.
Comme si personne n’avait encore su entrer en elle par effraction.
Quelle aubaine pour la nomade : tout ce qu’elle voit est première vue.
Tout ce qu’elle lit, première lecture. Nomade, découvreuse, parce que ce qui est regardé l’est à son tour pour la première fois.
Deux à nouveau. Deux premières fois.
Avec, de l’une à l’autre, cette ligne volontairement ondulée et, déambulant sur elle, cette funambule munie d’un regard tout neuf pour un objet, pour elle, tout neuf.
Et c’est là que commence l’aventure. Pour celui qui la regarde regarder. Comme si une main nomade nous tendait un miroir. Nous voilà à notre tour accrochés à une autre ligne qui de lui va vers nous, non pour nous permettre de nous y (ad)mirer, mais pour nous éloigner, nous distancier de nous-mêmes, nous faire sortir de notre petite peau, afin de nous livrer au grand regard passant, un regard nomade sachant transformer en or ce que son œil passager touche.
Comme dans ce rêve de Lewis Carroll où l’on rêve que quelqu’un est en train de rêver que l’on rêve. Je lis, dans ce livre, qu’on me lit, qu’on lit ce que je lis. Et on écrit même ce que j’écris ou ce que ceux qui m’entourent écrivent. Mais il y a, entre ce que moi ou mes amis écrivons et ce qui est écrit, comme un voile qui fait que ce que je lis ou que nous lisons n’est pas identique à ce qui est lu par celle qui écrit. Car le miroir que Pamela Trendt nous tend, s’il n’est pas déformant, n’en est pas moins (frag)menteur. A tel point que, tout ce que nous avons « écrit », nous, n’est en fait qu’un seul territoire. Un territoire autre que la somme des nôtres. Où l’on passe d’un lieu à l’autre comme s’il n’y avait ni portes ni frontières.
Comme les « couper-coller », Pamela, une paire de ciseaux à la main, un scalpel, coupe des pans entiers de.... les enfouissant dans un chapeau haut-de-forme, et les retirant pour les agencer, comme le hasard l’a voulu. A ceci près, que le hasard est de prime abord aboli par ce coup de dés pas aléatoire pour un sou, car Pamela Trendt est une architecte-araignée construisant minutieusement sa toile, entremêlant méticuleusement les fils gluants et ceux qui ne le sont pas, ne se prenant que très rarement à son propre piège aux alouettes, attirant vers elle et donnant à voir, ce qui chez elle s’écrit et se donne à l’écriture de son livre à elle.
Mais attention : Pamela Trendt ne dit pas « livre ». Comme si elle ne voulait pas faire partie de la tribu de nomades auxquels elle tend son miroir, nomades se donnant la main à travers le temps et l’espace, traversant ensemble passerelles, ponts, détroits, océans et tunnels, intercalant naufrages et escales, dans un incessant galop jusqu’au point qui touche aux métaphores. Non, elle ne dit pas « livre », mais « dictionnaire ». Or, qu’est-ce un dictionnaire, sinon la somme de tous les livres écrits et à écrire ?
Là voilà tout de même prise au piège, collée au plus gluant des fils de sa toile. On n’observe pas impunément une course, un déplacement, une dérive. Même si c’est un aller simple. Le voyeur et le vu se meuvent sur deux rails tragiquement parallèles.
Et simulent ainsi l’insoutenable paradoxe de la sédentarité. Comme l’homme qui tourne sur la Terre qui tourne et ne devient nomade qu’en restant cloué sur place.
Ce n’est qu’à ce prix là, en effaçant le chemin qui de celui qui bouge va vers celui qui est figé, qu’une histoire comme celle-ci peut se faire. Et ce n’est encore qu’à ce prix-là, en effaçant cet autre chemin qui va de la « lecture » à « l’écriture », en faisant une lecture qui écrit et une écriture qui lit, que Pamela Trendt parvient, à armes égales, non seulement à parler de nous, mais à s’y insérer.
Avant-propos
Le 12 juillet 1966, Cioran note ceci dans son journal : » J’ai raconté tout à l’heure au téléphone à Fred Brown que si l’on supprimait les cartes illustrées il n’y aurait plus de tourisme, les gens ne voyagent que pour pouvoir envoyer des salutations à ceux qui ne peuvent pas bouger. » Au Luxembourg comme ailleurs, les gens larguent les amarres pour combler, avant toute chose, leur désir d’ « envoyage », dont parle Derrida. Bouger –dans n’importe quelle direction- permet de s’offrir un degré de lucidité supplémentaire. S’éloigner de soi-même pour mieux s’observer. Avant d’être un espace de découverte, le voyage se construit sur un principe de fuite : sa trajectoire dépend, très souvent, de la nécessité de quitter un lieu –concret ou mental- devenu trop familier. Le départ en soi importe plus que la destination. Qu’est-ce qui pousse les flâneurs, les vagabonds, les apatrides à tourner, à l’instar de Cendrars, « dans la cage des méridiens comme l’écureuil dans la sienne » ? Qu’est-ce la vocation nomade. Jean Portante en donne peut-être la meilleure définition dans son livre « l’autre Amérique », celle de Ginsberg et de ses amis : »Vitesse et sexe, les deux rails résumant la vie de Neal Cassady. (...)
Un écrivain qui était la littérature, qui la vivait au lieu de l’écrire. Personnage de roman grandeur nature... Sa devise. La route donc, « la route du Saint, la route du fou, la route en arc-en-ciel, la route débile, n’importe quelle route. C’est une route nulle part pour n’importe qui, n’importe comment », dirait de lui, le métamorphosant en Dean Moriarty, la plume de Jack Kerouac. Le vrai nomade sait conférer aux paysages qu’il arpente une dimension légendaire. Ce petit couloir, ce petit dictionnaire esquissent plusieurs mythologies subjectives basées sur un répertoire des lieux –réels ou imaginaires –visités par les passants, en passant par...
A travers cette mosaïque, d’un voyage à l’autre, découvrons la dérive. Les racines portables pour oublier le vacarme de Babel. La pensée nomade pour s’affranchir du miroir aux alouettes.
Entre deux escales définitivement provisoires, le nouvel Ulysse des temps modernes apprend à résister aux charmes d’une Mélusine qui tâche vainement de le plonger dans les eaux dormantes du Pays de Cocagne.
« JEAN PORTANTE », j’emporte, je ne part, je porte, je te porte, je te entre...
Bernard devant la ligne d'horizon (là où le ciel touche la terre)